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Rencontres créatives 2017-2018

Lovecraft, le jeu de rôle et moi

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J’ai commencé le jeu de rôle par l’intermédiaire d’un ami m’ayant fait découvrir Donjons & Dragons. L’univers était plaisant, et je me pris volontiers à l’exercice d’abstraction du réel et de développement de l’imagination que cela impliquait. Mais, dans un univers de heroic-fantasy, vous passez le plus clair de votre temps à combattre les autres, et n’en consacrez qu’une infime partie à vous affronter vous-même. Le jeu de rôle L’appel de Cthulhu, inspiré de l’œuvre de Lovecraft proposait un schéma radicalement différent, qui tout de suite attira mon attention.

L’horreur de la rencontre lovecraftienne

Au collège, je lisais beaucoup de romans de Stephen King. Les heures passées avec lui s’expliquaient sans doute par le délicieux sentiment de transgression que j’éprouvais à la lecture de ses bouquins – sentiment qui s’expliquait par ma joie d’échapper à la littérature falote type « Fais-moi peur », dont s’abreuvaient les enfants de mon âge. Moi, au moins, je côtoyais l’horreur la plus pure, celle qui ne se résumait pas à une histoire racontée autour d’un feu de camp, celle qui n’admettait pas de retour à la réalité. Et j’ai cohabité avec le Maître de l’Horreur pendant deux ans, voire trois, le temps d’épuiser toute sa bibliographie. Mais, à la fin du collège, je me rendis compte qu’il existait un Maître bien plus ancien et bien plus effrayant que ne l’était Monsieur King.

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J’ai rencontré Howard Philips Lovecraft quelques mois après ma rentrée en classe de troisième. Je venais de déménager de la montagne à la ville. Le béton qui bouffait le bois et la promiscuité qui faisait disparaître les visages rendait mes journées déplaisantes, et accentuait mes insomnies déjà tenaces pour mon jeune âge.

C’est à la faveur d’une de ces nuits sans lune, pendant laquelle, assis sur mon matelas, je sentais mon cœur exploser dans ma poitrine, que je fis la connaissance de ses premiers récits. Le livre était vieux et gris, et une unique inscription ornait sa couverture : « je suis d’ailleurs ». L’ennui dans l’âme comme de coutume en de pareilles nuits, je m’assis sur le rebord de mon lit et je commençai à lire.

La première nouvelle parlait d’une personne qui, née dans ce qui s’apparentait à un château, avait atteint l’âge adulte sans avoir rencontré personne. Puis, un beau jour, le personnage décida de partir de sa prison – qui d’ailleurs, n’avait cessé d’être ouverte. Il monta alors un infini enchevêtrement d’escaliers humides et glauques. En haut, des danses et des rires qui fuyaient à chaque fois qu’il s’approchait d’eux… À la fin du récit, une formidable révélation enfin – qui n’induisait cependant aucune résolution. Aussitôt, je restai comme le personnage de la nouvelle, suspendu, horrifié, au-dessus du vide de ma conscience. Je ne savais plus quoi faire, à part continuer à lire, encore et encore, pour faire la connaissance d’Erich Zann, pour visiter la chambre de la sorcière dont les murs laissent échapper des rires démoniaques et des chiens de Tindalos, pour enfin tomber nez à nez avec Nyarlatothep lui-même et souhaiter ne plus jamais le revoir d’ici la fin de la page.

Suite à ce premier shoot, je ne pus rester sobre bien longtemps, et je me précipitai vers la bibliothèque de ma nouvelle ville, impatient de dévorer toute la bibliographie du solitaire de Providence. Nuit et jour, que je lise ou non, je voyais sous mes yeux évoluer les personnages lovecraftiens, luttant âprement pour leur santé mentale. J’étais immergé avec eux. Moi aussi je cherchais avec ferveur des explications rationnelles au surnaturel qui surgissait sous chacun de mes pas. Comme eux, encore, seul m’habitait la frayeur – non pas celle que le commun éprouve en pensant au monstre qui pourrait se terrer dans le noir de sa chambre, mais celle que seul Lovecraft et moi éprouvions en pensant à l’espace vide de sons et de souffle, dans lequel flotte, par je ne sais quel horrible blasphème, la Terre elle-même.

Le jeu de rôle L’appel de Cthulhu

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Le jeu de rôle L’appel de Cthulhu est basé sur un système de jeu assez simple basé sur le D20. Ce choix de la part des créateurs du jeu s’explique sans doute par la volonté de ne pas surcharger les parties de technicité, et ainsi de laisser part belle à l’ambiance – composante majeure de la réussite d’une partie.

3 époques vous sont proposées, correspondants à autant de styles de jeu différents.

1890, d’abord. Vous incarnez un détective chargé d’enquêter sur des phénomènes paranormaux. Mais, les armes qui sont disponibles à votre époque sont dérisoires pour affronter les horreurs qui vous attendent. Et vous risquez de perdre santé mentale et vie, en moins de temps qu’il ne faut pour que Cthulhu sorte de la cité engloutie de R’ lyeh. Aussi faut-il privilégier la réflexion, et avancer prudemment vers la mort et la folie.

1920 est une époque qui conviendra parfaitement à celui ou celle qui veut s’essayer à L’appel de Cthulhu. Les armes sont d’un plus bel acabit. Une Thompson 1928 – par exemple — vous permettra sans mal d’éliminer quelques monstruosités mineures. Mais la puissance de feu à votre disposition ne vous empêchera pas de laisser la part belle à la réflexion, pour peu que le Maître du Jeu fasse bien son office.

Enfin, 1990, 3e époque où vous pourriez évoluer, ne vaut pas la peine d’être mentionné. Bruyante, vulgaire et horriblement moderne à mon sens, elle n’a que mon dédain et probablement celui de du Maître de Providence aussi.

Pour une ambiance réussie, à mon sens, le Maître du Jeu doit alterner entre une intrigue construite qui donne aux joueurs l’impression d’avancer, car sinon, ils se lasseraient bien vite ; et de temps en temps, leur faire sentir qu’il n’y a jamais eu d’espoir pour eux — la mort et la folie les attendant inexorablement à la fin de la route.

C’est là toute la difficulté narrative de ce type d’exercice, mais pour peu que cette difficulté soit surmontée, je vous promets des parties d’anthologie.

Cthulhu R’lyeh Fhtagn !

 
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Guenole Boillot (2 articles)

Auteur, journaliste et rédacteur, Guénolé Boillot renoue avec son passé de Maître du jeu sur des jeux de rôle papier. Il vous aime et vous invite à découvrir ses travaux. Site web : http://www.guenoleboillot.com/

 
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4 réponses à “Lovecraft, le jeu de rôle et moi”

  1. Wex dit :

    Ah que je suis bien d’accord, moi !

    Bizarrement, je me suis pas mal retrouvé dans le parcours que tu décries : j’ai également commencé par Stephen King (même si je le vois plus comme un excellent conteur doublé d’un maître du suspens plutôt que de l’horreur) ; et je suis aussi entré en contact avec le providentiel bonhomme via ‘Je suis d’ailleurs’.

    C’est incroyable l’effet que m’a fait cette nouvelle : cet univers – tout en nuances de noir – replié sur lui même, résumé à un dédale, d’une claustrophobie étouffante. Cette ascension dantesque (littéralement : j’ai eu le sentiment d’une sortie des enfers par un terrier glauque, comme une Alice au pays des merveilles qui aurait tourné au cauchemar), ce sentiment d’espoir lorsque le personnage atteint l’extérieur, et la fin… Que j’ai trouvée certes prévisible.

    D’ailleurs, tous les récits de Lovecraft sont très prévisibles, mais ils n’en sont pas moins terrifiants par l’impression de fatalité qu’ils dégagent. Mais cette première nouvelle… Comment dire ? Je ne l’ai pas trouvée terrifiante du tout. Je l’ai trouvée bouleversante, déstabilisante. Et lorsque j’ai lu la biographie de Lovecraft, que j’ai saisi son caractère atypique et la profonde solitude de sa vie, alors j’ai trouvé que cette nouvelle était d’une insondable tristesse. Aujourd’hui encore, je ne peux pas la lire sans avoir un petit pincement au cœur.

    Et je trouve aussi dommage qu’on résume Lovecraft à l’horreur. D’abord parce que l’on résume souvent cette même horreur aux créatures qui peuplent son univers, alors que c’est l’insignifiance de l’Homme qui est censée être source d’angoisse. Ensuite… Eh bien parce qu’il a écrit d’autres récits qui n’avaient rien d’horrifique mais qui étaient tout aussi beaux, voire plus. Je crois que c’est un des auteurs qui m’ont le plus ravi. Avec lui, mon imagination a voyagé dans des contrée où l’exotisme devient la matrice même de l’espace et du temps ; et ça, ça n’a pas de prix.

    Pour en revenir au jeu de rôle, je l’ai aussi pratiqué. Un ami – qui est un fan de Lovecraft qui a contribué à m’y initier – prenait le rôle de MJ. C’était un débutant en la matière, mais on lui doit de bonnes parties. Ce qu’il y a de terrifiant dans le jeu de rôle, c’est le manque d’alliés auquel on est confronté. Bien souvent, personne ne croit à l’interprétation surnaturelle d’un événement – pas même notre personnage, au début – et les autres nous prennent pour fous. C’est une ambiance très tendue, des fois ; mais aussi très intéressante.

    Excellent article, en tout cas, qui témoigne bien de ce que l’auteur comme le jeu de rôle peuvent avoir à proposer de bon.

  2. Merci pour ce retour sur mon texte, Wex 🙂

    En fait, je pense que dans Stephen King, il y a de la cruauté, alors que dans Lovecraft, il y a de l’horreur. Mais pas que, comme tu l’as très bien remarqué.

    Lovecraft a été un précurseur dans le récit de science-fiction. Je me souviens par exemple d’une nouvelle où le héros est plongé dans un labyrinthe extra-terrestre dont les murs sont invisibles. Il finit par y mourir. Lovecraft a aussi donné dans l’onirisme avec « la quête onirique de Kadath l’inconnue ». Magnifique ça !

    Je te conseille le bouquin de Houellebecq « Lovecraft. Contre le monde, contre la vie ». Je suis absolument pas fan de Houellebecq, mais il faut reconnaître que le bonhomme écrit drôlement bien et sait rendre compte de ce que Lovecraft était (avec peut-être quand même un peu trop de noirceur).

  3. Mikaciu dit :

    Bonsoir,

    Merci pour cette étude sur HPL !

    Je ne suis pas vraiment fan de King. J’ai lu récemment « Dome », et je n’ai pas ressenti le frisson qui m’a parcouru lorsque j’ai lu « Celui qui chuchottait dans les ténèbres », ou les nouvelles du monde des rêves … On m’a vendu King comme étant le maître du suspense, et je n’estime pas que des phrases comme « il ne savait pas que dans 30 secondes il serait mort » posent du suspense, mais me gâchent plutôt la lecture.

    Bref.

    Je suis MJ à l’appel de Cthulhu, et conjointement avec les joueurs, nous avons choisi la période contemporaine. Certes, la période est terriblement inadaptée au style de jeu « Horreur Lovecraftienne », mais en « Investigation Occulte », il est possible de mêler l’horreur à une chorégraphie mêlant urbanisme sauvage, et nature solitaire. Malgré la couverture satellite de la quasi-intégralité du globe, qui pourrait savoir ce qui se cache au fond d’une forêt du Vermont, ou alors au coeur d’une tempête de sable en plein Sahara ? Et l’équipement contemporain est bien plus inefficace contre les créatures du Mythe que dans les années 20 ou 1890 (qui pourrait de nos jours se targuer de pouvoir faire des dégâts de feu à une horreur du Mythe, à l’heure des lampes torches électriques ?).

    Le principal obstacle au jeu contemporain est de pouvoir captiver l’auditoire, qui se compose de personnages qui sont blasés par leur temps. Ajoutez une phobie, une histoire de famille compliquée sur fond de terrorisme international, et cela peut faire un joli mélange pour partie intéressante.

    Les années 1990 pourraient, comme vous le dites, avoir le dédain du Maître de Providence, mais songez qu’à sa mort, on ne parlait pas encore (du moins, en temps que projet à moyen terme, et non en tant que science-fiction / anticipation) d’expédition vers Mars, de photographies détaillées de la surface de Yuggoth et d’ingéniérie génétique … L’horreur de nos jours a pris un nouveau visage, et en toute honnêteté il est très intéressant de pouvoir l’instiller dans un groupe de personnages désabusés.

    Si vous lisez l’anglais, je vous recommande les romans « Delta Green » aux éditions « Arc Dream Publishing ». Ils parlent d’une conspiration implantée dans le gouvernement américain, « Delta Green », qui enquête sur des phénomènes apparentés au mythe. Je suis en train de lire « Through a Glass, Darkly », que je trouve plaisant.

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“A ce moment-là, je jure que nous étions l'infini.”

Le monde de Charlie, Stephen Chbosky